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EDITORIAL

La nutrition aujourd'hui : mutation ou illusion ?

 

Depuis ses origines, la science nutritionnelle s'est consacrée à la recherche des besoins alimentaires des hommes (et des animaux), et de la manière de les couvrir le plus efficacement et le plus économiquement possible.

Ce travail n'est certes pas terminé. En effet, si nos pays développés ont largement éliminé les grandes carences, celles-ci sont encore bien présentes dans le reste du monde. Insuffisance protéino-énergétique, manque de vitamine A et d'iode sont, encore aujourd'hui, avec leurs dramatiques conséquences, le lot de centaines de millions d'humains.

Et, par ailleurs, sur toute la planète, se développent à grande allure ces fléaux nutritionnels que sont l'obésité, le diabète, les maladies cardio-vasculaires. Le vieillissement, jusqu'alors à peu près inconnu, pose de nouveaux et redoutables problèmes.

Mais, à cette recherche de la couverture équilibrée des besoins, s'ajoute maintenant une autre quête :  celle d'une santé qui ne proviendrait pas que de la couverture de besoins, mais résulterait aussi de la présence d'un "plus" nutritionnel.

Rejoignant en cela Hippocrate qui disait : "Que l'aliment soit ta médecine", et aussi certaines conceptions asiatiques traditionnelles des implications globales de la façon de se nourrir, l'on redécouvre aujourd'hui que certains aliments peuvent avoir une action allant bien au delà de ce que l'on pensait d'eux.

Le soja, certaines fibres, l'avoine, l'ail, agissent de façon certainement favorable sur le "mauvais" cholestérol, la tomate et les épinards contiennent des éléments pour le moins ralentisseurs de la dégénérescence maculaire liée à l'âge, le vin rouge et le jus de raisin noir peuvent améliorer la fluidité du sang, les fruits et légumes diminuent l'incidence des cancers, etc.

Faut-il alors dépasser la simple notion d'équilibre  alimentaire – qui amène à utiliser, parmi d'autres, les aliments en question – et faire très précisément notre menu en privilégiant systématiquement ces derniers ? Beaucoup d'études montrent que ces bénéfices fonctionnels ne se manifestent qu'avec des quantités assez importantes, parfois à la limite de nos capacités d'ingestion  !

Faut-il alors ajouter à notre ration normale et équilibrée ces denrées sous forme concentrée (par lyophilisation par exemple) ?

Plus loin encore dans l'analyse, doit-on en isoler le ou les principes considérés comme actifs, et les consommer sous forme quasi-médicamenteuse ?

Dans tous ces cas, ne créerons-nous pas de nouveaux déséquilibres nutritionnels, source à leur tour de nouvelles pathologies ?

En l'état actuel des choses, nous devons avouer que nous n'en savons à peu près rien. Les études cliniques et statistiques sont trop pauvres, et déontologiquement pas toujours très innocentes.

La sagesse est probablement de dire qu'il est prioritaire de s'interroger sur nos habitudes alimentaires, et de les réformer si nécessaire. Mais, comme cela ne se fait pas en un jour, il n'est pas déraisonnable, pendant cette période de transition – et aussi pour celles et ceux d'entre nous qui s'en avèrent incapables – de faire appel à des compléments plus ou moins concentrés qui auront fait au moins quelques preuves convaincantes de leur efficacité dans la prévention de pathologies fréquentes et graves.

 
Dr Jean-Pierre Ruasse
 
 
Les statistiques, Darwin, et notre assiette

 

Les Esquimaux font peu d’infarctus… mangeons esquimau !

Les Japonais font peu de cancers… mangeons japonais !

Les Crétois sont en bonne santé… mangeons crétois !

L’espérance de vie des peuples industriels ne cesse d’augmenter… mangeons industriel !

Ces enthousiasmes alimentaires, savamment entretenus par un marketing effréné, font simplement fi de deux phénomènes, l’un épidémiologique, l’autre biologique.

 

Sur le plan épidémiologique, l’on se  réfère habituellement à l’espérance de vie à la naissance, c’est-à-dire au nombre moyen d’années que peut espérer vivre un sujet quand il vient (ou est venu) au monde (actuellement autour de 80 ans).

Et aussi à la durée de vie, c’est-à-dire l’âge maximal que peut prétendre atteindre un humain (aujourd’hui autour de 120 ans).

Mais il faut aller au bout de ces deux types de chiffres :

L’espérance de vie à la naissance dépend pour une bonne part de la morti-natalité et de la mortalité infantile. Que celles-ci baissent, comme c’est le cas dans nos pays industrialisés, et l’espérance de vie à la naissance augmente mécaniquement. L’alimentation n’y est pour rien, la lutte contre les maladies infectieuses, l’hygiène, la protection maternelle et infantile, etc., y sont pour tout.

L’espérance de vie à 30 ans aurait beaucoup plus d’intérêt, mais elle n’est pas non plus simple, car elle dépend non seulement du comportement – alimentaire et général (tabac, alcool, route, activité physique, etc.) – mais aussi et largement de la thérapeutique, médicale et chirurgicale.

– La durée de vie, basée sur l’observation des plus vieux d’une population, dépend bien évidemment aussi des mêmes facteurs.

Les centenaires d’aujourd’hui sont nés à la « Belle Epoque », où fleurissait la tuberculose sur le lit de la malnutrition, où l’hygiène était inexistante, les thérapeutiques souvent illusoires, la chirurgie acrobatique, l’obstétrique aventureuse. Pour résister à tout cela – et à la grippe espagnole de 1918 – il fallait vraiment être « increvable » !

 

Sur le plan biologique, il faut aussi bien voir  qu’il y a entre un environnement donné et la population qui y vit des relations étroites d’adaptation.

L’évolution darwinienne (n’en déplaise à quelques modernes et bruyants obscurantistes), est à l’œuvre sous nos yeux.

Les Esquimaux, les Japonais, les Crétois ont été sélectionnés par leur environnement et les disponibilités alimentaires que celui-ci leur procurait. Les plus aptes y ont prospéré, les autres ont tout simplement disparu. Cette sélection-adaptation demande bien évidemment des siècles et des siècles, mais elle se fait.

Ces relations environnement-population ne sont d’ailleurs pas à sens unique, puisque de multiples façons l’Homme modifie son milieu.

Un des plus graves problèmes d’aujourd’hui est que cette dialectique génétique-environnement est bousculée par une accélération considérable des choses. La mondialisation des techniques, les migrations (humaines, mais aussi bactériennes et virales !) mettent à rude épreuve une humanité habituée à une sélection progressive, que l’on pourrait presque qualifier de douce.

Il n’est pas interdit de penser que mille ans d’alimentation industrielle, avec son cortège de polluants et d’additifs, aboutiront à une humanité en parfaite harmonie avec elle.

Mais nous n’en sommes évidemment pas là, et nous avons à vivre au mieux aujourd’hui, dans ce réseau inextricable d’interactions.

 

Comment ?

 

• Tout d’abord en évitant au maximum les comportements délétères : tabac et autres drogues, excès alimentaires globaux et particuliers (alcool), sédentarité.

 

• En nous rappelant que nous ne sommes ni Esquimaux, ni Japonais, ni Masaïs, etc. Nous avons jusqu’ici vécu – pas si mal – sans manger matin, midi et soir du phoque et du poisson, ou du soja et du poisson, ou des produits laitiers. Nous sommes adaptés (sauf cas individuels) au pain, au fromage, au vin, à la choucroute (tous produits de base d’ici fermentés par des microbes d’ici) qui, avec nos légumes, nos fruits et nos huiles traditionnels, nous apportent comme il faut tous les nutriments qu’il faut.

Rien certes ne nous interdit les excursions alimentaires exotiques, sachant alors courir le risque de nouvelles allergies (kiwi, cacahuète, etc.), ou de toxi-infections (car le colibacille et autres germes de là-bas ne sont pas tout à fait les mêmes que leurs cousins bien de chez nous).

 

• En évitant au maximum les aliments industriels.

La production bio nous épargne au moins largement les résidus d’engrais et de pesticides.

Sachons aussi préférer, par exemple, un morceau de « vrai » pain avec de la confiture, du miel ou du fromage, à ces préparations sophistiquées, purs produits marketing dont la publicité nous abrutit et la composition nous laisse souvent pantois.

Faire soi-même une cuisine simple à partir d'ingrédients de bonne qualité n'est pas difficile et coûte infiniment moins cher que le recours aux plats tout préparés. On évite ainsi les excès de graisses, de sucre et de sel. C'est aussi le bon moyen de donner aux enfants le goût des bonnes choses et d'une alimentation équilibrée

 

• Et sachons enfin varier les plaisirs. C’est la diversité qui, en alimentation, assure le meilleur équilibre.

 

• Bien entendu, en cas de difficultés métaboliques personnelles, n’hésitons pas à en faire le bilan avec un professionnel compétent, et à adapter notre assiette (et au besoin une complémentation raisonnée) à nos besoins, qui ne sont pas toujours ceux de la plupart de nos semblables, seuls pris en compte dans les « apports nutritionnels conseillés » et les « apports journaliers recommandés ». Ceux-ci ne sont en effet que des chiffres statistiques, alors que chacun d'entre nous est un individu aux caractéristiques très particulières.

 
Dr Jean-Pierre Ruasse.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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